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Logique Floue

Critique du spectacle de Daniel Bélanger

29 février 2008, Théâtre du Vieux-Terrebonne

Il faisait bon vivre le 21 août 2007 : il faisait beau à l'extérieur, l'été se terminait et je prenais part depuis un mois déjà à une des plus belles aventures de ma vie : une relation amoureuse. En guise de présent pour commémorer l'événement, ma copine m'offrit alors deux billets pour mon artiste québécois préféré : Daniel Bélanger. Le plan était simple : assister au spectacle main dans la main quelques mois plus tard et faire écho au talentueux musicien et chanteur en lui murmurant les yeux dans les yeux qu'elle réside en mon coeur, en mon bonheur devant un mur de décibels. Malheureusement, moins de trois mois plus tard, je tentais de réparer le premier en doutant revivre le second : elle m'avait quitté. Ma moitié du présent de ma désormais ex-copine, punaisé à mon mur, me rappelait la triste vérité : j'allais vraisemblablement assister au spectacle seul.

Préambule

Daniel Bélanger et son guitariste Jean-Sébastien

Heureusement, deux jours avant le spectacle, mon ex m'annonce qu'elle a des empêchements de dernière minute et me propose de m'apporter le billet afin que je puisse en profiter en compagnie de quelqu'un d'autre. Par chance, mon ami, Eric Tousignant est disponible pour m'accompagner en dépit du préavis extrêmement court.

Prévoyant et un peu téméraire, Eric décide d'apporter son appareil photo dissimulé adroitement dans ses vêtements (ce qui n'est pas un mince exploit du fait de la taille imposante de son Canon EOS 30D[Ang.]) afin de croquer l'artiste en pleine action.

Nous voilà donc dans sa voiture, le 29 février 2008, une heure avant le lever du rideau, à chercher une place de stationnement autour du Théâtre du Vieux-Terrebonne, une salle résolument moderne au milieu d'un quartier historique.

Malheureusement, les autres spectateurs semblent avoir eu la même idée que nous et les deux stationnements bordant la salle sont déjà remplis. Par chance, nous trouvons un emplacement libre, situé tout juste à côté de l'hôtel de ville. Une plaque proclame, dans la case voisine, que celle-ci est réservée à l'usage exclusif du maire. C'est ce qu'on appelle de la chance : quelques minutes de plus et le maire se serait vu dépossédé temporairement de sa case !

Personnel hautain et attente supportable

Nous entrons donc dans le théâtre 45 minutes avant la représentation, satisfaits de trouver refuge à l'intérieur : le vent glacial qui souffle au-dehors a eu tôt fait de nous refroidir en dépit de nos manteaux.

Optimiste, j'avais apporté ma copie de l'album Déflaboxe, un excellent opus expérimental réalisé par Bélanger qui raconte le dernier combat d'un boxeur payé pour perdre, dans l'intention de demander à son auteur d'en parapher la pochette. Je décide donc de m'informer auprès d'une ouvreuse afin de savoir si M. Bélanger a prévu de rencontrer ses fans après sa prestation. Elle me répond d'un air pratiquement horrifié que si je le connaissais, je saurais qu'il ne signe jamais d'autographes après un de ses spectacles. Pardonnez mon sacrilège, ma chère dame ! Pouvez-vous me blâmer d'avoir voulu rendre hommage à mon artiste favori en lui indiquant tout l'amour que je portais pour son oeuvre ? Qui plus est, de connaître uniquement sur le bout de mes doigts une grande partie de son répertoire à la guitare plutôt que ses habitudes post-scéniques ?

Un peu fâché de m'être fait répondre d'une manière aussi hautaine, je me change les idées en parlant boutique avec Eric le temps que les portes de la salle soient ouvertes. À 20h10 précises, nous posons le pied dans la salle et nous dirigeons vers nos places au parterre.

Lever du rideau - inexistant

Le maître seul avec sa guitare

Aux alentours de 20h30, les lumières de la salle s'éteignent et un éclairage discret tombe sur M. Bélanger lui-même, assis au piano, à jouer les premières mesures de Amusements, une curieuse pièce rappelant Money, de Pink Floyd, pour son utilisation inhabituelle de bruitages en guise de section rythmique. À la moitié de la chanson, son compositeur opère un efficace changement de place avec son claviériste, qui reprend mine de rien la chanson là où M. Bélanger l'a laissée. Celui-ci récupère sa guitare électrique et, sitôt la dernière mesure terminée, entame avec ses musiciens Télévision, sensiblement plus rythmée.

Après une autre chanson, Daniel Bélanger s'adresse pour la première fois à son public. Fidèle à son habitude (que je connais celle-là pour avoir écouté son coffret live Tricycle au point de pouvoir le réciter pratiquement par coeur), il décide d'y aller d'un monologue humoristique bien senti, où ses musiciens sont présentés de la façon la plus hilarante possible.

Ainsi, nous sommes mis au fait de la passion étrange (et fictive il va s'en dire) de son guitariste, qui collectionne apparamment des pinces de homard dans des herbiers en bois faits à partir de vieux canots de pêche. Son batteur n'y échappe pas non plus : nous apprenons son passé trouble à écumer les arrière-scènes des spectacles de son idole avec qui il joue soi-disant pour la première fois ce soir.

D'une traite, Bélanger nous informe aussi que son bassiste a remporté le concours du plus beau sourire entre 1986 et 1992, mais qu'il a dû y renoncer pour, comble de malheur, s'être coincé un cure-dents entre les incisives pendant une grève des dentistes de la province. Son claviériste est aussi victime de cette présentation originale : Bélanger explique que la casquette que porte son musicien ce soir est le dernier article encore existant du magasin de chapeaux que possédait cet homme, magasin qui semble-t'il a été détruit par une vente de feu un peu trop convaincante.

Par la suite, maniant habilement sa guitare, M. Bélanger enchaîne sans surprise plusieurs chansons de son album le plus récent, l'Échec du matériel, à travers lesquelles il intercale judicieusement des pièces plus anciennes, telles Les temps fous, Dis tout sans rien dire en version guitare acoustique et piano, et un interminable mais ô combien savoureux Parapluie d'une dizaine de minutes. Une fois que chacun des musiciens a terminé son tour de piste, non sans avoir notamment donné une tournure hawaïenne à cette chanson d'ordinaire plutôt jazzée, colliers de fleurs, silhouette de vahiné et faux palmier à la solidité douteuse à la clé, les lumières s'éteignent et l'entracte commence. Ouf !

Spécifications techniques de la scène

Eric et moi nous levons donc, histoire d'aller examiner la scène de plus près et de demander au préposé aux guitares (le roadie, pour remprendre l'expression populaire) qui passe d'un instrument à l'autre son accordeur à la main s'il serait possible de rencontrer M. Bélanger après sa performance. La réponse du technicien de scène est brève mais définitive : sitôt son spectacle terminé, l'artiste quitte les lieux. Dommage ! N'est-il donc pas possible de manifester autrement son appréciation pour son oeuvre magistrale qu'en lui écrivant un courriel aussi froid qu'impersonnel ?

En examinant l'équipement présent sur la scène d'aussi près que peut me le permettre ma position, je remarque qu'il est plutôt typique : la captation des voix est assurée par les habituels Shure SM-58, alors que les amplificateurs de guitare sont pour leur part sonorisés avec le SM-57.

Le claviériste dispose de synthétiseurs à la fois hétéroclites et classiques : un Modular Moog[Ang.], un Nord Lead[Ang.] et un piano Yamaha qui semble pourvu soit d'une interface MIDI, soit d'un microphone intégré - ma position ne me permettant pas de juger de la nature du connecteur qui en jaillit.

Le bassiste n'est pas en reste avec son ampli de marque Orange, qui me semble, de ma position éloignée, être du modèle AD200[Ang.]. Un amplificateur de basse à tubes à vide : voilà qui a de quoi satisfaire mon intérêt pour cette ancienne technologie !

À la position d'honneur de la scène, une feuille de papier indique quelles chansons seront jouées au cours de la deuxième partie. Fébrile, je retourne à mon siège et, moins de cinq minutes plus tard, les musiciens sont de retour.

Le passé revisité de main de maître

Les choristes à la voix sublime

C'est sur l'introduction résolument électronique de Dans un Spoutnik que les lumières se rallument. Le prochain bloc de chanson reprend pour sa part une bonne partie du matériel de l'album précédant, Rêver mieux, adapté pour en mettre plein la vue au public. Ainsi, on a droit à une version endiablée de Fous n'importe où, où Daniel Bélanger semble s'amuser ferme avec sa guitare électrique, suivie de Chante encore, qui nous fait apprécier la présence vocale de ses deux chroristes.

Finalement, Bélanger enchaîne coup sur coup Fermeture Définitive, non sans s'être donné un air de rock-star au passage, puis Sortez-moi de moi, où il abandonne sa guitare quelques instants au refrain pour se cacher le visage dans les mains et affirmer qu'il a des yeux qui refusent de voir, des mains qui frôlent sans toucher. C'est une totale réussite !

C'est sur le coup de sirène de Je suis mort que prend officiellement fin le spectacle, alors que M. Bélanger répète d'une voix de plus en plus éteinte qu'il va faire la fantôme. La dernière note n'a pas encore fini de résonner dans la salle que le public est debout, applaudissant chaleureusement leur idole. Daniel Bélanger le remercie avec émotion, puis quitte la scène avec ses musiciens.

(Presque) Seul dans l'espace

Quelques instants plus tard, l'artiste revient, seul, la guitare à la main. Ses choristes ont tôt fait de le rejoindre sur la scène, juste à temps pour les premières mesures de la pièce-phare de son dernier album, qui se nomme elle aussi l'Échec du matériel. Vers la fin de la chanson, on apprécie pleinement la qualité de la voix des trois chanteurs, qui entament un canon à vous donner froid dans le dos dans le dernier couplet.

Par la suite, Daniel Bélanger revisite Opium seul à la guitare, puis clôt ce premier rappel avec une autre dose généreuse de remerciements à l'égard de son public.

Rideau

La voie lactee

Pour conclure le spectacle en beauté, tous les musiciens reviennent pour un dernier tour de piste sur La voie lactée. L'éclairage est adéquatement transformé et des points lumineux dessinent un ciel étoilé au plafond de l'amphithéâtre. Seule ombre au tableau : la voix de Bélanger semble un peu fatiguée et son falsetto n'est pas aussi réussi qu'à l'ordinaire. Il semble que le spectacle se termine sur une chanson peut-être un peu trop exigeante au niveau technique pour un artiste qui a sollicité intensivement sa voix pour les deux dernières heures...

Néanmoins, la chanson s'avère une réussite et le rideau tombe, métaphoriquement parlant. Les lumières de la salle se rallument : c'est déjà terminé. Une franche réussite !

Remerciements

© Simon Turcotte-Langevin, 2014

Licence CC BY-NC

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