Aller à

Logique Floue

Entrevue avec Mylène Salvas

Ex-juge à l'International des Feux Loto-Québec et artificière

Dans le cadre d'une chronique spéciale sur la pyrotechnie réalisée pour le JETS, j'ai rencontré Mylène Salvas, artificière passionnée, chroniqueuse culturelle et ex-juge à l'International des Feux Loto-Québec. Voici l'entrevue complète que j'ai réalisée avec elle en guise de complément au texte paru dans le JETS.

Être juge à l'International : Une expérience unique !

Mylène Salvas pose avec un Jupiter de l'édition 2008 (avec permission)
Étiez-vous déjà passionnée par la pyrotechnie avant d'être juge à l'International en 2006 ?

Quand j'étais jeune, mes parents nous amenaient voir les spectacles de l'International des Feux sur le pont Jacques-Cartier. Nous partions donc de Yamaska, qui est à plus d'une heure de route de Montréal, et nous montions le pont à pied aux alentours de huit heures pour avoir les meilleures places.

Même si je voyais les explosions à partir du pont et que mes parents apportaient une radio portative pour entendre la bande sonore, je n'avais pas réalisé le fort lien entre la musique et les feux étant donné que je ne les avais jamais vus sur le site.

Néanmoins, j'ai toujours aimé les feux d'artifices et j'assistais régulièrement aux spectacles pyrotechniques locaux, comme à l'occasion de la Saint-Jean.

Comment avez-vous donc vécu votre premier feu en tant que juge, quand vous avez non seulement découvert ce qu'était un spectacle pyromusical, mais que vous deviez aussi l'évaluer ?

Tous les juges de l'édition 2006 avaient été conviés à un 5 à 7 avant le premier spectacle de la saison. C'est donc dans une atmosphère décontractée, avec un petit verre de vin à la main, que j'ai pris place dans les gradins pour assister à l'ouverture de la compétition.

C'était tellement gros, tellement impressionnant d'être si près que c'était sans conteste le plus beau spectacle auquel j'avais assisté au cours de ma vie ! Après avoir remis ma première grille d'évaluation dûment remplie, j'ai été assaillie d'un doute : sous le coup de l'émotion, j'avais sans doute mis une note bien trop haute !

Pour évaluer les spectacles suivants, je me suis servi de ce premier feu comme barème, mais j'ai dû jouer avec les dixièmes de points pour les différencier les uns des autres ! Cependant, il semble que les notes de chaque juge sont normalisées pour tenir compte du fait qu'un novice peut être plus impressionnable en début de saison.

Croyez-vous que la formation et l'encadrement des juges étaient suffisants ?

Pour ma part, j'estime que la formation était suffisante. En effet, je prenais ma tâche très au sérieux, mais cette attitude ne semblait pas être partagée par tous les membres du jury. Certains étaient manifestement là pour faire la fête et auraient eu intérêt à être mieux encadrés dans leur travail par un ancien juge.

Après trois feux, j'avais conçu ma propre grille d'évaluation d'après les critères officiels. Afin de juger si ces critères étaient respectés tout au long du spectacle, je remplissais une fiche pour chaque segment du feu afin d'avoir une note finale plus représentative.

La responsable du jury, Carole Schmidt, ne revenait tout simplement pas de mon degré d'implication ! En effet, nous avions reçu le même jour un feuillet explicatif sur la manière efficace de prendre des notes; c'est à croire que certains membres de l'équipe avaient quelques difficultés à remplir correctement leur évaluation.

À chaque spectacle, je prenais beaucoup de notes et j'étais une des dernières à rendre ma grille d'évaluation. Les juges disposent de 30 minutes à la fin du feu pour se faire une opinion, et je prenais tout le temps imparti avant d'être relativement sûre de la mienne. Le doute revenait même me hanter plusieurs jours après le spectacle ! Après tout, je savais à quel point le fait de gagner un Jupiter est important pour les firmes participantes.

Une crossette, identifiée comme un Magnéto dans les notes personnelles de Mylène Salvas
Connaissiez-vous le nom des pièces pyrotechniques qui étaient utilisées ?

Pas vraiment... D'ailleurs, je ne connais toujours pas le nom de certaines aujourd'hui !

Par contre, j'inventais des noms si nécessaire pour me rappeler des pièces qui m'avaient marquée. Ainsi, les crossettes étaient identifiées comme des Magnétos dans mes notes, car les étoiles qui se dispersent me rappelaient des aimants qui se repoussent.

En tant que juge, deviez-vous tenir compte des éventuels problèmes techniques qui pouvaient ternir la qualité d'un spectacle ?

En 2006, le spectacle de l'Italie a souffert d'une panne totale pendant la finale, où rien n'a été lancé pendant pas moins d'une minute et demie. On nous a alors indiqué de ne pas tenir compte de cette interruption dans notre évaluation, mais le momentum avait été perdu et il était pour le moins difficile de faire comme si de rien n'était.

L'année suivante, le spectacle du Canada a été victime d'un problème technique pendant une vingtaine de minutes, ce qui, à mon avis, les a empêché de monter sur le podium malgré un excellent feu. J'avais en effet placé leur prestation au sommet de ma grille personnelle et j'espérais que les membres du jury qui l'évaluaient cette année-là fassent abstraction de la panne et «connectent» mentalement les deux parties du feu ensemble, ce qui n'a sans doute pas été fait...

Avez-vous reparlé à certains membres du jury 2006 après la fin de la saison ?

Plusieurs anciens membres du jury sont devenus mes amis après le party donné en l'honneur des gagnants et je leur parle encore aujourd'hui. D'ailleurs, je communique régulièrement avec un ancien étudiant de l'ÉTS qui était un de mes collègues pendant la saison 2006.

Être juge à l'International est une expérience inoubliable que je souhaite à tous les amateurs de pyrotechnie. N'ayez pas peur de vous inscrire, car vous vous y ferez des amis qui vous suivront toute votre vie, en plus d'assister au plus important concours d'art pyromusical au monde !

Mylène Salvas, la chroniqueuse culturelle

Depuis 2007, vous faites des interventions à CKOI au sujet de l'International. Comment en êtes-vous arrivée là ?

Par hasard ! Je me dirigais vers La Ronde pour assister au feu de la Chine avec deux anciens membres du jury quand l'animateur de CKOI a invité les auditeurs qui allaient aux feux à l'appeler pour en discuter.

Pour être sûre de passer en ondes, un de mes rêves depuis le secondaire, j'ai mentionné que j'avais été juge l'année précédante et j'ai discuté de mon expérience pendant plusieurs minutes avec lui et les milliers de personnes à l'écoute. Enthousiaste, il m'a demandé de le rappeler à la fin du spectacle pour lui donner mes impressions.

Même s'il ne travaillait pas lors du feu suivant, j'ai appelé à CKOI quand même et j'ai ainsi contacté nul autre que Jeff Paquet, qui assurait l'animation le samedi. Après mon intervention, je me rappellerai toujours de ce que Jeff m'a dit : Wow, tu es exceptionnelle !

En effet, contrairement à la majorité des appels qu'il reçoit habituellement (du type On s'en va à Trois-Rivières faire le PARTY !), il a trouvé que mes interventions étaient très articulées et que j'avais un talent naturel pour faire de la radio.

Par la suite, Jeff m'a incitée à poursuivre mes interventions pour toute la saison 2007 et il m'a même invitée en studio pour discuter de mes prédictions pour les gagnants de cette édition.

Par rapport à vos débuts en 2007, avez-vous toujours autant le trac avant d'entrer en ondes ?

Au début, j'avais établi une belle complicité avec Jeff Paquet et j'étais ainsi un peu moins nerveuse. Cependant, l'année dernière, Jeff a été muté à une émission diffusée pendant la semaine et l'animateur qui le remplaçait ne manifestait pas le même intérêt que lui pour les feux. Il me demandait davantage le temps qu'il ferait lors du spectacle que des informations techniques, ce qui me déstabilisait. En effet, je ne savais pas ce qu'il s'apprêtait à me demander et ma nervosité augmentait donc d'un cran !

Finalement, vers la fin de la saison, j'ai découvert le truc pour éviter de devenir la Miss Météo officielle : je lui ai mentionné dès le début de mon intervention qu'on pourrait assister à un excellent feu sous un ciel impeccable ! Ainsi, j'ai pu parler du spectacle lui-même pendant le temps qui m'était alloué.

À partir de cette année, je fais mes interventions au sujet des feux le vendredi, ce qui me permet d'une part de travailler à nouveau avec Jeff et également de donner l'occasion aux auditeurs de décider la veille s'ils iront voir le spectacle ou non. En effet, les années précédentes, je parlais du spectacle une heure avant qu'il commence; si les gens voulaient y aller, ils seraient déjà sur place !

Par ailleurs, comme je tiens à parler le mieux possible quand je suis en ondes, je m'efforce d'éviter qu'un anglicisme ou qu'une faute similaire ne m'échappe. Ce défi supplémentaire que je m'impose est évidemment un peu stressant, mais j'estime avoir une certaine mission sociale à faire quand ma voix est ainsi entendue par des milliers d'auditeurs. Je ne voudrais surtout pas que des jeunes s'expriment incorrectement après m'avoir entendu dire que l'équipe a fait une ben belle job ou qu'ils ont bien performé (performer n'est pas un mot français mais bien un anglicisme).

Profession : épicier artificière

Pourquoi avez-vous décidé de devenir artificière ?

Comme les animateurs de CKOI me posaient des questions de plus en plus techniques sur les feux et que ma formation de juge ne me permettait plus d'y répondre, j'ai décidé de devenir artificière pour en apprendre davantage.

De plus, à force de rencontrer les artificiers et de voir à quel point ils étaient enthousiastes de me parler de leur métier, j'ai voulu en savoir plus et comprendre d'où vient cette passion qui les allume.

Un matin d'octobre 2008, j'ai donc pris la route de Québec pour aller assister au cours Sensibilisation à la sécurité et au droit pour les pièces pyrotechniques à grand déploiement , qui est donné par la division Explosifs de Ressources Naturelles Canada.

Après avoir allumé quelques pièces pyrotechniques à la main au cours de l'après-midi, je suis devenue officiellement apprentie-artificière.

Préparation d'un feu auquel a contribué Mylène Salvas (© M. Salvas, avec permission)
Estimez-vous que votre formation vous a été utile sur les rampes de lancement ?

Dès mes premiers feux, les artificiers plus expérimentés me répétaient que la pyrotechnie est un processus d'apprentissage quasi-perpétuel. Comme le cours préparatoire ne dure qu'une journée, nous avons donc parlé davantage des lois en vigueur que des types de pièces.

Traditionnellement, les artificiers commencent par des spectacles manuels, où les mèches sont allumées avec une torche plutôt que de manière électronique. À mon premier feu comme apprentie, qui était de type pyromusical, je ne savais donc même pas ce qu'était une allumette électrique !

Heureusement, les trois firmes qui m'ont permis de travailler pour elles comme apprentie ont pris le temps de m'expliquer ce qu'il en était et mes premiers spectacles se sont très bien déroulés.

Module de mise à feu raccordé à des pièces pyrotechniques (© P. Marriott, avec permission)
Qu'appréciez-vous le plus dans le travail d'artificier ?

Le montage d'un spectacle pyrotechnique est par nature très répétitif : nous plaçons les bombes dans des mortiers, nous installons des allumettes électriques dans les mèches et nous raccordons les câbles au système de mise à feu. Comme nous sommes généralement en équipes de deux, le temps passe beaucoup plus vite étant donné que nous parlons de tout et de rien en travaillant. C'est donc l'aspect social qui me plaît le plus.

Malgré tout, je ne pensais jamais satisfaire mon intérêt pour les jeux de logique et les casse-têtes avec les feux d'artifice. Même si je travaille en informatique, je n'avais pas réalisé la nature du lien entre la technologie et les pièces pyrotechniques avant de voir pour la première fois les modules de mise à feu et la console informatisée qui contrôle le spectacle. Je suis très «Thomas» : je dois voir comment ça fonctionne de mes propres yeux pour comprendre !

Le déminage inclut aussi le halage et le nettoyage des barges (© M. Salvas, avec permission)
Qu'aimez-vous le moins ?

Le déminage, qui consiste à retirer toutes les bombes restées au sol de leurs mortiers, ce qui est relativement agréable, et à ramasser tous les débris, ce qui est vraiment ennuyant et difficile !

Pendant le montage, nous avons hâte de voir ce dont le spectacle aura l'air et nous sommes enthousiastes. Comme le déminage s'effectue après le feu, c'est un peu comme faire le ménage à la fin d'un party : c'est ennuyant mais nécessaire ! Heureusement, il y a toujours des membres de l'équipe qui font quelques blagues et le temps passe plus vite de cette manière.

De plus, si des barges de lancement sont placées sur un plan d'eau avoisinant, il faut aussi les ramener à la rive. On revient donc rarement propre d'une opération de déminage...

Est-ce qu'il y a des firmes qui vous contactent quand elles ont besoin de vos services ?

À l'occasion de mon premier feu comme artificière de niveau 1, j'ai aidé mon ami Paul Marriott, qui s'était associé à Royal Pyrotechnie pour préparer un spectacle pyromusical à l'occasion de la fête du Canada.

Dans le cas de mon second feu, j'avais contacté Yanick Roy, le concepteur de Royal, pour lui indiquer que je comptais assister à son spectacle le soir même. Il m'a alors dit qu'un coup de main serait apprécié si je pouvais me libérer dans l'après-midi. J'ai donc quitté mon bureau et j'ai pris l'autobus jusqu'à Sorel-Tracy pour les rejoindre. C'était tout sauf prévu à l'avance que je passerais la soirée à installer des allumettes électriques et à aider Yanick à haler ses barges un peu plus tard !

Les débuts de la chronique «Aux Feux!»

Aperçu de la chronique «Aux Feux!»
Après être devenue artificière, vous avez commencé à rédiger la chronique «Aux Feux!» dans le journal Métro. Est-ce que ce journal vous a approchée après avoir entendu vos interventions à CKOI ?

Non, en fait un de mes amis connaissait le directeur des ventes du Métro et il lui a dit qu'il connaissait quelqu'un qui pourrait écrire un article à chaque semaine sur l'International des Feux.

Pour étoffer mon dossier, il a ajouté une sélection de mes interventions à CKOI et j'ai ainsi pu commencer ma chronique cette année dans le Métro. Il faut dire que l'ajout de cette chronique a été décidé à la dernière minute ! J'ai dû me débrouiller pour me trouver un photographe et j'ai dû vivre avec les modifications parfois incompréhensibles que les correcteurs apportaient à mes textes.

Par exemple, ma chronique initiale sur le spectacle Voilà! mentionnait que la firme invitée, Royal Pyrotechnie, représentait le Québec/Canada pour la première fois en 25 ans. Une fois publiée dans le Métro, on pouvait lire Représentant le Canada, nouveauté cette année, Royal Pyrotechnie s’amène devant son public demain soir, à La Ronde alors que d'une part, cette firme a déjà participé en 2003, et que d'autre part, le Canada y est représenté à chaque année ou presque.

Dans le cadre de cette chronique, vous rencontrez les artificiers des firmes invitées à chaque semaine. Avez-vous des anecdotes sur le déroulement de ces entrevues ?

Je dois admettre que j'ai beaucoup de difficulté avec les forts accents anglais, comme ceux des artificiers de l'Angleterre et de l'Australie. Par chance, je réalise mes entrevues avec Paul Marriott, qui les rencontre pour préparer des rapports destinés à son site, Montreal Fireworks, et il a plus de facilité que moi à comprendre ce qu'ils disent. Parfois, je le laisse poser les questions de peur de demander aux artificiers quelque chose qu'ils viennent tout juste de dire, mais que je n'ai pas compris !

Au début de la saison 2009, j'ai exprimé mon désir de visiter les rampes de lancement avec les artificiers invités en plus de discuter avec eux comme prévu. On m'a alors répondu qu'il fallait être soi-même un artificier pour avoir le droit de se trouver à proximité des bombes. À la grande surprise de l'employée des relations publiques de La Ronde, je lui ai donc présenté ma carte de superviseur de spectacle pyrotechnique acquise l'année précédente et mon permis général d'explosifs de la Sûreté du Québec. Elle devait penser que je n'étais qu'une journaliste régulière, certainement pas une artificière dûment certifiée !

Merci beaucoup pour cette entrevue !

C'était un plaisir !

Vous pouvez lire les chroniques de Mylène Salvas sur son blogue Mylène et Artifice et dans le journal Métro pendant la saison des feux.

© Simon Turcotte-Langevin, 2014

Licence CC BY-NC

Abonnez-vous à mon flux RSS pour ne rien manquer !

Les derniers ajouts

Question ? Commentaire ? Quoi que ce soit d'autre ?

Contactez-moi !

simon@logiquefloue.ca